Mythologie grecque · Métamorphoses
Léda et le cygne : Zeus, l'œuf et la naissance d'Hélène
En bref
Léda est l'épouse de Tyndare, roi de Sparte. Zeus s'unit à elle sous la forme d'un cygne, et la même nuit Tyndare partage son lit. De ces unions naissent Hélène, Clytemnestre, Castor et Pollux, issus selon la tradition d'un ou de deux œufs. Les enfants de Zeus sont Hélène et Pollux ; ceux de Tyndare, Clytemnestre et Castor.
Léda et le cygne est le mythe de l’union entre Zeus et Léda, reine de Sparte : le dieu prend la forme d’un cygne pour l’approcher, et de cette union naît un œuf d’où sortent des enfants promis à un grand destin. Parmi eux, Hélène, dont l’enlèvement déclenchera la guerre de Troie, et selon la plupart des versions le dioscure Pollux. La même nuit, Léda s’unit aussi à son mari Tyndare, père de Clytemnestre et de Castor. Le récit est l’une des métamorphoses amoureuses les plus célèbres de Zeus, mais aussi un mythe de généalogie : il explique pourquoi, dans une même fratrie, certains sont fils d’un dieu et d’autres fils d’un homme.
Léda, reine de Sparte
Léda est la fille de Thestios, roi de Pleuron en Étolie. Selon Apollodore (III, 10, 5), Tyndare, chassé de Sparte par son demi-frère Hippocoon, trouve refuge chez Thestios et épouse sa fille. Héraclès tue plus tard Hippocoon et ses fils, et Tyndare revient régner à Sparte avec Léda.
La reine n’a presque aucun mythe en propre en dehors de cette nuit avec Zeus. C’est par ses enfants qu’elle existe : les deux grandes reines de l’épopée, Hélène et Clytemnestre, et les jumeaux divins Castor et Pollux, les Dioscures (« fils de Zeus »).
Zeus en cygne : la séduction
Le récit le plus clair vient d’Euripide. Au début de la tragédie Hélène (v. 17-21), l’héroïne raconte qu’« on dit que Zeus vola jusqu’à ma mère Léda sous la forme d’un oiseau, d’un cygne, qui, fuyant un aigle qui le poursuivait, obtint par la ruse sa couche, si ce récit est vrai ». Le dieu exploite la pitié : Léda accueille un oiseau en détresse.
Hygin (Fables, 77) situe la scène au bord de l’Eurotas, le fleuve de Sparte : Jupiter changé en cygne s’unit à Léda, fille de Thestios. Ovide, enfin, inscrit l’épisode dans la tapisserie qu’Arachné tisse contre Athéna, parmi les déguisements amoureux des dieux : on y voit Léda couchée sous les ailes du cygne (Métamorphoses, VI, 109).
Le cygne rejoint ainsi la série des métamorphoses de Zeus. Il se fait taureau pour Europe, pluie d’or pour Danaé, sosie d’Artémis pour Callisto et sosie d’Amphitryon pour Alcmène. Chaque forme est choisie pour approcher une femme qui ne se donnerait pas au dieu sous sa vraie apparence.
Une nuit, deux pères
Le trait le plus original du mythe est la double paternité. Selon Apollodore (III, 10, 7), Zeus s’unit à Léda sous la forme d’un cygne, et Tyndare la même nuit. Elle donne à Zeus Pollux et Hélène, et à Tyndare Castor et Clytemnestre.
Cette répartition règle une question que posait déjà l’épopée. Homère appelle Hélène « fille de Zeus » dans l’Iliade, mais présente Castor et Pollux, dans l’Odyssée (XI, 298-304), comme les fils de Léda et de Tyndare, qui reviennent à la vie un jour sur deux, même sous la terre. Pindare (Néméennes, X) tranche autrement : Pollux est fils de Zeus et immortel, Castor fils de Tyndare et mortel. Quand Castor est tué, Pollux obtient de partager son immortalité avec lui : les deux frères vivent un jour sur deux, l’un parmi les dieux, l’autre sous la terre de Thérapné.
Le partage est lourd de conséquences. Les deux sœurs, élevées ensemble, n’ont pas le même père : Hélène, fille de Zeus, survivra à la guerre et sera parfois divinisée, tandis que Clytemnestre, fille d’un homme, tuera son mari Agamemnon et mourra de la main de son fils.
L’œuf de Léda
Le cygne explique la forme de la naissance : Léda pond un œuf. Le motif est ancien, puisque Sappho (fr. 166 Voigt) dit déjà : « On raconte que Léda trouva un jour un œuf couleur d’hyacinthe. » Le verbe est intéressant : Léda trouve l’œuf plus qu’elle ne le pond, ce qui rejoint la variante de Némésis (voir plus bas).
Euripide joue avec l’étrangeté de cette naissance. Hélène se demande si sa mère ne l’a pas enfantée comme un prodige, car aucune femme, grecque ou barbare, ne met au monde un œuf blanc comme les oiseaux (Hélène, v. 257-259). Le chœur d’Iphigénie à Aulis (v. 794-800) ajoute que ces récits sont peut-être des fables que les Muses ont répandues sans raison.
Le nombre d’œufs et leur contenu varient. Les versions anciennes ne parlent que d’un œuf, d’où sort Hélène. La tradition tardive et surtout la peinture de la Renaissance en montrent deux, chacun contenant deux enfants. À Sparte, enfin, on montrait l’objet lui-même : Pausanias (III, 16, 1) a vu, suspendu au plafond du sanctuaire des Leucippides par des bandelettes, un œuf que l’on disait être celui de Léda.
La variante de Némésis
Une version plus ancienne fait de Léda une simple nourrice. Dans les Chants cypriens (fr. 9 Bernabé, cité par Athénée), Zeus poursuit Némésis, qui le fuit en changeant de forme jusqu’à devenir une oie ; Zeus la rejoint sous la forme d’un cygne. Elle pond un œuf, qu’un berger apporte à Léda. Celle-ci le garde dans un coffre, et Hélène en sort à son heure ; Léda l’élève comme sa fille (Apollodore, III, 10, 7).
Hygin (De l’astronomie, II, 8) rattache cette version au ciel : pour approcher Némésis, Jupiter se change en cygne et demande à Vénus, changée en aigle, de le poursuivre. Il se réfugie dans les bras de la déesse, l’œuf est porté par Mercure à Sparte, et le cygne est placé parmi les étoiles : c’est la constellation du Cygne. Le sanctuaire de Némésis à Rhamnonte, en Attique, assumait cette généalogie : selon Pausanias (I, 33, 7-8), la base de la statue de la déesse montrait Léda conduisant Hélène à sa vraie mère.
Les deux versions ne racontent pas la même chose. Avec Léda, Hélène est la fille d’une reine mortelle et d’un dieu ; avec Némésis, elle est la fille de la puissance qui châtie la démesure, ce qui fait de la guerre de Troie une rétribution voulue par les dieux.
Ce que changent les sources antiques
- Homère ne connaît ni le cygne ni l’œuf. Léda y est l’épouse de Tyndare et la mère des Dioscures ; Hélène est fille de Zeus, sans que le poète explique comment.
- Le Catalogue hésiodique (fr. 23a M.-W.) donne à Léda et Tyndare trois filles : Timandra, Clytemnestre et Phylonoé, qu’Artémis rendit immortelle.
- Les Chants cypriens donnent l’œuf à Némésis et font de Léda la mère adoptive.
- Sappho atteste l’œuf dès le VIIe-VIe siècle av. J.-C.
- Euripide est le premier à raconter la ruse du cygne poursuivi par l’aigle, en prenant soin de la présenter comme un « on dit ».
- Apollodore et Hygin fixent la version de la double paternité, qui devient la référence des mythographes.
Héritage du mythe
L’art antique a souvent représenté la scène : un type statuaire du IVe siècle av. J.-C., souvent attribué au sculpteur Timothéos et connu par des copies romaines, montre Léda abritant le cygne sous son manteau, comme pour le protéger de l’aigle.
À la Renaissance, Léda devient un défi pour les plus grands peintres. La Léda de Léonard de Vinci, perdue, n’est connue que par des copies d’élèves qui montrent les enfants sortant de deux œufs. Celle de Michel-Ange, peinte vers 1530 pour le duc de Ferrare et elle aussi perdue, survit par des copies, dont une conservée à la National Gallery de Londres. Le Corrège en a donné une version vers 1532, aujourd’hui à Berlin.
Le poème le plus célèbre reste le sonnet de W. B. Yeats, Leda and the Swan (1924). Yeats y voit dans l’étreinte du cygne le point de départ de toute la tragédie troyenne et mycénienne : « A shudder in the loins engenders there / The broken wall, the burning roof and tower / And Agamemnon dead. » Le mur brisé de Troie et la mort d’Agamemnon, tué par Clytemnestre, sortent tous deux de la nuit de Léda.
Lectures complémentaires
La fiche de Zeus recense ses amours et ses métamorphoses ; celle d’Hélène de Troie suit la fille née de l’œuf, et celle de Clytemnestre la sœur née de Tyndare. La variante archaïque est développée dans la fiche de Némésis. Pour d’autres unions où Zeus change de forme, lire le mythe de Callisto et les fiches d’Europe et de Danaé ; pour la conséquence la plus lointaine de cette nuit, le récit de la guerre de Troie.
Étapes du récit
- 01Léda, fille de Thestios, roi d'Étolie, épouse Tyndare, roi de Sparte exilé puis rétabli
- 02Zeus prend la forme d'un cygne, parfois poursuivi par un aigle, et se réfugie auprès de Léda
- 03Il s'unit à elle ; la même nuit, Léda s'unit aussi à Tyndare
- 04Léda pond un œuf, ou deux selon les versions tardives
- 05Naissent Hélène et Pollux, enfants de Zeus, Clytemnestre et Castor, enfants de Tyndare
- 06Variante : l'œuf vient de Némésis, unie à Zeus-cygne, et Léda ne fait que l'élever
Sources antiques
- Homère, Odyssée, XI, 298-304
- Hésiode, Catalogue des femmes, fr. 23a Merkelbach-West
- Chants cypriens, fr. 9 Bernabé (Athénée, VIII, 334b-d)
- Sappho, fr. 166 Voigt
- Euripide, Hélène, v. 16-22 et 257-259 ; Iphigénie à Aulis, v. 794-800
- Apollodore, Bibliothèque, III, 10, 5-7
- Hygin, Fables, 77 ; De l'astronomie, II, 8
- Pausanias, Description de la Grèce, III, 16, 1
- Ovide, Métamorphoses, VI, 109
À lire aussi
Questions fréquentes
Pourquoi Zeus se transforme-t-il en cygne pour séduire Léda ?
Les sources n'en donnent pas de raison psychologique, mais un scénario. Chez Euripide (Hélène, v. 17-21), le cygne feint de fuir un aigle et se réfugie dans les bras de Léda : la ruse repose sur la pitié qu'inspire un oiseau poursuivi. Hygin rapporte le même stratagème pour Némésis, avec Aphrodite changée en aigle. Le choix du cygne prépare aussi la naissance par un œuf.
Combien d'enfants Léda a-t-elle eus ?
Les quatre plus connus sont Hélène, Clytemnestre, Castor et Pollux. Le Catalogue hésiodique lui donne aussi Timandra et Phylonoé, et Euripide nomme Phoebé parmi ses filles. Homère, lui, ne parle que de Castor et Pollux comme fils de Léda et de Tyndare.
Où pouvait-on voir l'œuf de Léda ?
À Sparte. Pausanias (III, 16, 1) raconte que dans le sanctuaire de Hilaïra et de Phoebé, les Leucippides, un œuf était suspendu au plafond par des bandelettes, et qu'on le présentait comme celui qu'avait pondu Léda.