Mythologie grecque · Héros & mortels

Ajax, le colosse achéen de la guerre de Troie

En bref

Ajax, fils de Télamon et roi de Salamine, est le plus fort des Grecs devant Troie après son cousin Achille. Quand les armes d'Achille sont attribuées à Ulysse plutôt qu'à lui, il sombre dans la folie et se donne la mort. On le distingue d'Ajax le Petit, fils d'Oïlée.

  • défense et endurance au combat
  • force physique
  • honneur du guerrier (timê)
  • bouclier « semblable à une tour » à sept peaux de bœuf
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Ajax portant sur son dos le corps d'Achille, vase attique à figures noires du Louvre
The Antimenes Painter — via Wikimedia Commons · Domaine public · Image adaptée : redimensionnement, composition sur fond flouté, désaturation, teinte colorée et conversion WebP · Source

Ajax, fils de Télamon, est le plus fort des guerriers grecs devant Troie après Achille, et le plus massif. Homère le décrit dépassant les Achéens « de la tête et des larges épaules » (Iliade, III, 227) et l’appelle le « rempart des Achéens ». Il ne brille ni par la ruse ni par la parole : il tient, là où les autres cèdent. Son destin se joue pourtant sur un vote. Quand les armes d’Achille sont attribuées à Ulysse plutôt qu’à lui, Ajax sombre dans la folie et se donne la mort, et cette fin, que Sophocle a portée à la scène, a fait de lui la figure même de l’honneur blessé.

Il ne faut pas le confondre avec son homonyme Ajax fils d’Oïlée, dit Ajax le Petit, présenté plus bas.

Le fils de Télamon, cousin d’Achille

Ajax est le fils de Télamon, roi de Salamine, et de Périboée, que d’autres appellent Éribée. Télamon est le frère de Pélée : Ajax et Achille sont donc cousins, tous deux petits-fils d’Éaque, lui-même fils de Zeus. Par Hésione, princesse troyenne que Télamon reçut d’Héraclès après une première prise de Troie, Ajax a aussi un demi-frère, l’archer Teucros, qui tire à l’abri de son bouclier (VIII, 266-272).

Pindare raconte sa naissance comme un présage. Venu chercher Télamon pour une expédition, Héraclès prie Zeus de donner à son hôte un fils « au corps infrangible comme cette peau », la dépouille du lion de Némée qu’il porte sur les épaules. Zeus répond en envoyant un aigle, aietos, et Héraclès ordonne d’appeler l’enfant Aias (Isthmiques, VI, 35-54).

Le rempart des Achéens

Salamine envoie douze navires, rangés, dit le Catalogue des vaisseaux, à côté de ceux des Athéniens (II, 557-558). Les Anciens soupçonnaient déjà ce vers d’avoir été ajouté par Solon ou Pisistrate, pour appuyer les prétentions d’Athènes sur l’île de Salamine.

L’arme d’Ajax est défensive. Son bouclier « semblable à une tour », fait de sept peaux de bœuf recouvertes d’une plaque de bronze par l’artisan Tychios (VII, 219-223), est un objet presque archaïque dans l’épopée : un grand bouclier couvrant tout le corps, comme ceux de l’époque mycénienne. Homère compare Ajax qui recule à un lion chassé à regret d’une étable, puis à un âne têtu qui ne quitte un champ qu’après y avoir tout brouté, malgré les coups de bâton des enfants (XI, 548-565).

Le duel contre Hector

Au chant VII, Hector défie le meilleur des Grecs en combat singulier. Neuf chefs se proposent, on tire au sort, et le sort désigne Ajax, à la joie de l’armée (VII, 161-192). Le combat tourne à son avantage : sa lance traverse le bouclier d’Hector et lui entaille le cou, puis une pierre énorme le renverse (VII, 244-272). Les hérauts arrêtent l’affrontement à la tombée de la nuit, et les deux hommes se séparent en échangeant des présents : Hector donne son épée à clous d’argent, Ajax son baudrier pourpre (VII, 303-305).

Cet échange courtois deviendra tragique. C’est sur l’épée d’Hector qu’Ajax se jettera chez Sophocle, et c’est avec le baudrier d’Ajax, rappelle Teucros, qu’Achille aurait attaché Hector à son char (Ajax, 1028-1035). Ajax le résume lui-même avant de mourir : « les présents des ennemis ne sont pas des présents » (Ajax, 665).

Défendre les navires, porter les morts

Ajax est l’homme des moments où tout lâche. Membre de l’ambassade envoyée à Achille au chant IX avec Ulysse et Phénix, il clôt la scène par le discours le plus bref et le plus rude : Achille est sans pitié, lui qui refuse sept femmes pour une seule. Achille reconnaît pourtant qu’Ajax a parlé « selon son cœur » (IX, 622-655).

Au chant XV, quand les Troyens atteignent la flotte, Ajax bondit de navire en navire, une longue pique d’abordage à la main, et repousse presque seul ceux qui apportent le feu (XV, 674-746). Au chant XVI, épuisé, il voit Hector trancher le fer de sa lance et comprend que les dieux sont contre lui ; il recule, et le premier navire s’embrase (XVI, 101-123). C’est cet incendie qui décide Achille à envoyer Patrocle au combat.

Au chant XVII, il protège le corps de Patrocle avec Ménélas. Aux jeux funèbres, sa lutte contre Ulysse s’achève sur un match nul décrété par Achille (XXIII, 700-739) : l’Iliade met déjà face à face la force et la ruse. Après la mort d’Achille, racontée dans l’Éthiopide perdue, c’est encore Ajax qui emporte le corps du héros hors de la mêlée pendant qu’Ulysse retient les Troyens.

Le jugement des armes

À la mort d’Achille, Thétis offre les armes de son fils, forgées par Héphaïstos, au plus valeureux des Grecs. Ajax et Ulysse les revendiquent. Les versions diffèrent sur la manière dont on les départage :

  • l’Odyssée dit que les juges furent « les enfants des Troyens et Pallas Athéna » (XI, 547) ;
  • la Petite Iliade, d’après une scholie, raconte que des espions grecs surprirent des jeunes Troyennes discutant lequel des deux héros avait le plus fait, et que l’une d’elles, inspirée par Athéna, trancha pour Ulysse ;
  • Pindare parle d’un vote secret des Grecs, faussé par la parole trompeuse (Néméennes, VIII, 23-34) ;
  • Ovide met en scène les deux plaidoiries devant l’armée assemblée (Métamorphoses, XIII, 1-398).

Toutes s’accordent sur le résultat : les armes vont à Ulysse. Pindare est le plus sévère. La gloire d’Ulysse, écrit-il, dépasse ses actes grâce aux « douces paroles » d’Homère, tandis qu’Ajax, le plus fort après Achille, a fini sur sa propre épée (Néméennes, VII, 20-30).

La folie et la mort : l’Ajax de Sophocle

Dans la tragédie de Sophocle, Ajax veut se venger la nuit même et tuer les Atrides et Ulysse. Athéna l’égare : il massacre les troupeaux du camp, qu’il prend pour ses ennemis, et emmène un bélier dans sa tente pour le fouetter en croyant tenir Ulysse. Revenu à la raison, il découvre sa honte. Sa compagne Tecmesse, captive phrygienne, le supplie de vivre pour elle et pour leur fils Eurysacès. Il feint de se résigner, puis part seul sur le rivage, plante l’épée d’Hector dans le sol, pointe vers le haut, et se jette dessus. C’est l’un des très rares suicides montrés sur la scène tragique grecque.

La seconde moitié de la pièce se dispute son cadavre. Ménélas puis Agamemnon interdisent de l’ensevelir ; Teucros leur tient tête. C’est finalement Ulysse, l’ennemi, qui persuade Agamemnon de laisser enterrer Ajax, au nom d’une idée simple : la haine ne doit pas poursuivre un homme au-delà de la mort.

L’ombre qui se tait

La scène la plus célèbre d’Ajax est muette. Au chant XI de l’Odyssée, Ulysse, descendu consulter les morts, voit l’ombre d’Ajax se tenir à l’écart, encore irritée. Il lui adresse des paroles de conciliation et regrette d’avoir gagné les armes, qui ont coûté la vie à un tel homme. Ajax ne répond rien et s’éloigne vers l’Érèbe avec les autres ombres (XI, 543-564). Le traité Du sublime cite ce silence comme plus grand que tout discours (IX, 2).

Ajax le Petit, fils d’Oïlée

Homère connaît deux Ajax, si souvent associés au combat qu’il les désigne ensemble par un duel grammatical, « les deux Ajax ». Le second, fils d’Oïlée, commande les Locriens. Petit, vêtu d’une cuirasse de lin, il surpasse pourtant tous les Grecs au javelot et n’est battu à la course que par Achille (II, 527-535). Aux jeux funèbres de Patrocle, Athéna le fait glisser dans la bouse des bœufs sacrifiés en pleine course à pied (XXIII, 773-784).

Sa faute décide de son destin. La nuit de la chute de Troie, il arrache Cassandre à la statue d’Athéna où elle s’était réfugiée, et la statue, dit-on, détourne les yeux (Apollodore, Épitomé, V, 22). Au retour, Athéna frappe sa flotte ; Poséidon le laisse d’abord gagner un rocher, puis le fend d’un coup de trident quand Ajax se vante d’avoir échappé à la mer malgré les dieux. C’est Protée qui en fait le récit à Ménélas (Odyssée, IV, 499-511). Pendant des siècles, les Locriens durent expier son crime en envoyant des jeunes filles servir le sanctuaire d’Athéna à Ilion (Apollodore, Épitomé, VI, 20-22).

Culte et postérité

Ajax était honoré comme le héros protecteur de Salamine, où l’on célébrait en son honneur les Aianteia. Clisthène en fit l’éponyme de l’une des dix tribus athéniennes, l’Aiantis ; il fut, dit Hérodote, le seul héros choisi hors d’Attique, « comme voisin et allié » (V, 66). Avant la bataille de Salamine, en 480 av. J.-C., les Grecs invoquèrent Ajax et Télamon (VIII, 64).

Pausanias rapporte qu’à la mort d’Ajax une fleur blanche teintée de rouge poussa à Salamine, portant sur ses pétales les lettres de son nom (I, 35, 4). Ovide en fait une hyacinthe marquée AI, lettres qui sont à la fois l’initiale du héros et le cri du deuil (Métamorphoses, XIII, 394-398).

Lectures complémentaires

Pour le cousin dont il se dispute les armes, lire la fiche d’Achille, et pour le rival qui les emporte, celle d’Ulysse. Pour l’adversaire du duel du chant VII et l’épée fatale, voir Hector. Pour le compagnon dont il défend le corps, lire la fiche de Patrocle, et pour le cadre général du conflit, le récit de la guerre de Troie. Pour la princesse victime d’Ajax le Petit, voir Cassandre, et pour la rencontre silencieuse aux Enfers, l’Odyssée.

Sources antiques

  • Homère, Iliade, II, 557-558 ; III, 225-229 ; VII, 161-312 ; IX, 622-655 ; XV, 674-746 ; XVI, 101-123 ; XXIII, 700-739
  • Homère, Odyssée, XI, 541-567
  • Proclus, Chrestomathie (résumés de l'Éthiopide, de la Petite Iliade et de la Prise d'Ilion)
  • Pindare, Isthmiques, VI, 35-54 ; Néméennes, VII, 20-30 et VIII, 23-34
  • Sophocle, Ajax
  • Ovide, Métamorphoses, XIII, 1-398
  • Apollodore, Bibliothèque, III, 12, 7 ; Épitomé, V, 6-7 et 22 ; VI, 6 et 20-22
  • Hérodote, Histoires, V, 66 et VIII, 64 ; Pausanias, Description de la Grèce, I, 35, 2-5

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Questions fréquentes

Quelle différence entre Ajax le Grand et Ajax le Petit ?

Ce sont deux héros distincts qui combattent souvent côte à côte devant Troie. Ajax le Grand est le fils de Télamon, roi de Salamine : un colosse défensif, cousin d'Achille, qui se suicide après le jugement des armes. Ajax le Petit est le fils d'Oïlée et commande les Locriens : petit, rapide, excellent lanceur de javelot, il arrache Cassandre à la statue d'Athéna pendant le sac de Troie, et Poséidon le noie au retour.

Pourquoi Ajax se donne-t-il la mort ?

Parce qu'il a perdu l'honneur, deux fois. Les armes d'Achille, promises au plus valeureux des Grecs, sont attribuées à Ulysse. Chez Sophocle, Ajax veut tuer la nuit même les Atrides et Ulysse, mais Athéna l'égare et il massacre les troupeaux du camp en croyant égorger ses ennemis. Revenu à lui, il ne supporte pas le ridicule de ce carnage : il plante dans le sol l'épée qu'Hector lui avait offerte et se jette dessus.

Ajax était-il invulnérable ?

Pas chez Homère, qui le montre blessé et épuisé. L'idée vient de Pindare : Héraclès, portant la peau du lion de Némée, prie Zeus de donner à Télamon un fils « au corps infrangible comme cette peau ». Des auteurs plus tardifs, dont Eschyle dans une pièce perdue, en tirent un Ajax invulnérable sauf en un point que la peau n'avait pas touché, si bien que son épée se pliait contre son corps jusqu'à ce qu'une divinité lui montre où frapper.