Mythologie grecque · Héros & mortels
Cassandre, la prophétesse de Troie que personne ne croyait
En bref
Cassandre est une princesse troyenne, fille de Priam et d'Hécube, à qui Apollon donna le don de prophétie. Parce qu'elle se refusa au dieu, il la condamna à ne jamais être crue. Elle annonce en vain la chute de Troie, puis meurt à Mycènes, captive d'Agamemnon.
- prophétie
- vérité qui n'est pas entendue
- service d'Apollon
- bandelettes et bâton de devineresse
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Cassandre est une princesse troyenne, fille de Priam et d’Hécube, à qui Apollon accorda le don de prophétie avant de la condamner à ne jamais être crue. Elle voit venir la ruine de Troie, la dénonce, et personne ne l’écoute. Son nom est devenu synonyme de l’avertissement juste et inutile. Pourtant ce trait, qui la définit aujourd’hui, est absent d’Homère : la Cassandre prophétesse s’est construite peu à peu, et c’est l’Athènes du Ve siècle qui l’a portée à son sommet.
Une princesse chez Homère
L’Iliade ne connaît qu’une princesse d’une grande beauté. Au chant XIII, on apprend qu’Othryonée était venu à Troie demander sa main sans offrir de présents, en promettant pour tout prix de chasser les Grecs ; Idoménée le tue (XIII, 361-382). Homère la dit « la plus belle d’aspect des filles de Priam ». Au chant XXIV, « semblable à Aphrodite d’or », elle est la première à apercevoir du haut de Pergame son père qui ramène le corps d’Hector, et c’est elle qui appelle la ville aux lamentations (XXIV, 697-706).
Dans l’Odyssée, elle n’apparaît que dans la mort. Aux Enfers, l’ombre d’Agamemnon raconte à Ulysse qu’il a entendu en mourant le cri de Cassandre, égorgée par Clytemnestre auprès de lui (XI, 421-423). Nulle part Homère ne lui prête de vision de l’avenir.
La naissance d’une prophétesse
Le don apparaît dans le Cycle épique. Selon le résumé des Chants cypriens par Proclus, lorsque Pâris fait construire les navires qui l’emmèneront à Sparte, Cassandre annonce déjà ce qui arrivera. Au Ve siècle, Pindare l’appelle « la jeune fille devineresse » (Pythiques, XI, 33). Certaines versions lui attribuent même l’interprétation du rêve d’Hécube enceinte de Pâris, qui annonçait que l’enfant incendierait Troie.
C’est Eschyle qui fixe la légende. Dans l’Agamemnon (458 av. J.-C.), Cassandre, captive ramenée par le roi, reste longtemps muette devant le palais, puis entre en transe. Interrogée par le chœur, elle explique son sort : Apollon l’a désirée, elle a consenti, puis s’est dérobée, et le dieu, qui ne pouvait reprendre son don, l’a condamnée à n’être jamais crue (v. 1202-1212). Le pseudo-Apollodore donne la même version en prose : Apollon lui promit l’art de la prophétie en échange de ses faveurs ; elle apprit, puis refusa, et il ôta à ses prophéties le pouvoir de persuader (III, 12, 5).
Une autre tradition, rapportée par des scholiastes, rattache son don à l’enfance. Laissés une nuit dans le sanctuaire d’Apollon Thymbréen, Cassandre et son frère jumeau Hélénos auraient eu les oreilles purifiées par des serpents, qui leur auraient donné d’entendre les voix divines. Dans cette version, il n’est plus question de malédiction, et le contraste avec Hélénos est frappant : dans l’Iliade, le frère est un devin respecté, dont Hector suit les conseils (VI, 73-101).
L’avertissement du cheval
La scène la plus connue de Cassandre n’est pas homérique non plus. Quand les Troyens délibèrent sur le cheval de bois laissé par les Grecs, elle annonce qu’il renferme des guerriers en armes, et le prêtre Laocoon dit la même chose (Apollodore, Épitomé, V, 17). On ne la croit pas, et le cheval entre dans la ville. Virgile résume sa condition en deux vers : Cassandre ouvre la bouche sur l’avenir, « jamais crue des Troyens, par ordre d’un dieu » (Énéide, II, 246-247). Le récit de la guerre de Troie replace cet épisode dans la chute de la ville.
La nuit du sac : le crime d’Ajax
Pendant le sac de Troie, Cassandre se réfugie dans le temple d’Athéna et s’agrippe à la statue de la déesse. Ajax fils d’Oïlée l’en arrache de force, entraînant la statue avec elle, selon le résumé de la Prise d’Ilion par Proclus ; d’après le pseudo-Apollodore, la statue détourne alors les yeux vers le ciel (Épitomé, V, 22). Les sources anciennes parlent d’un arrachement sacrilège ; la tradition postérieure y voit un viol. Les peintres de vases ont souvent représenté la scène : Cassandre à demi nue, agrippée à l’idole, face au guerrier casqué qui la saisit par les cheveux.
Le sacrilège coûte cher aux Grecs. Athéna, outragée, déchaîne la tempête sur leur retour, et les Locriens, compatriotes d’Ajax, durent expier sa faute pendant des siècles.
La captive d’Agamemnon
Au partage des captives, Cassandre revient à Agamemnon (Apollodore, Épitomé, V, 23). Dans Les Troyennes d’Euripide (415 av. J.-C.), elle entre en scène une torche à la main, chantant un hymne nuptial exalté pour ses propres noces avec le roi grec. Puis elle explique à sa mère qu’il faut s’en réjouir : ce mariage causera la perte d’Agamemnon et de sa maison, et les Troyens morts pour leur patrie sont plus heureux que les Grecs vainqueurs, tombés loin de chez eux. Elle prédit enfin les dix ans d’errance d’Ulysse. Le héraut Talthybios la traite de folle, et personne ne l’écoute.
Chez Eschyle, elle entre dans le palais d’Agamemnon en sachant qu’elle va y mourir. Elle arrache ses bandelettes et son bâton de devineresse, insignes d’Apollon, et les foule aux pieds (Agamemnon, 1264-1272), puis avance vers la porte comme une bête « poussée par un dieu vers l’autel ». Clytemnestre la tue avec le roi et se vante ensuite de ce double meurtre. Pindare, un peu plus tôt, faisait déjà tomber « la fille de Priam » sous le bronze de Clytemnestre (Pythiques, XI, 19-22).
Pausanias vit à Mycènes le tombeau de Cassandre, que les habitants d’Amyclées, en Laconie, lui disputaient. Il ajoute qu’elle avait eu d’Agamemnon deux jumeaux, Télédamos et Pélops, qu’Égisthe égorgea (II, 16, 6).
Alexandra : un culte en Laconie
Cassandre fut aussi honorée comme une puissance divine. À Amyclées, près de Sparte, Pausanias décrit un sanctuaire et une statue d’Alexandra, que les habitants identifiaient à Cassandre (III, 19, 6). Des fouilles menées sur le site ont mis au jour un dépôt d’offrandes d’époque archaïque où Agamemnon et Alexandra étaient honorés ensemble : la captive et son maître, réunis dans un culte que la tragédie athénienne ignore.
C’est sous ce nom qu’elle donne son titre à l’Alexandra de Lycophron, poème hellénistique de près de mille cinq cents vers, où un garde rapporte à Priam les prophéties obscures de sa fille, de la chute de Troie jusqu’à l’essor de Rome.
Postérité
L’Occident a fait de Cassandre la figure de la lucidité impuissante. Le « syndrome de Cassandre » désigne aujourd’hui celui qui annonce un danger réel sans être entendu. Berlioz lui confie toute la première partie de son opéra Les Troyens, et Christa Wolf en fait la narratrice de son roman Cassandre (1983), qui relit la guerre du point de vue des vaincus.
Lectures complémentaires
Pour ses parents, le roi et la reine de Troie, lire les fiches de Priam et d’Hécube. Pour le dieu qui lui donne puis lui gâche son don, voir Apollon. Pour le guerrier qui l’arrache au sanctuaire d’Athéna, lire la fiche d’Ajax, et pour le roi qui l’emmène à Mycènes et meurt avec elle, celle d’Agamemnon. Pour une autre captive troyenne des Troyennes, voir Andromaque, et pour la ville qu’elle ne parvient pas à sauver, la fiche de Troie.
Sources antiques
- Homère, Iliade, XIII, 361-382 ; XXIV, 697-706
- Homère, Odyssée, XI, 405-434
- Proclus, Chrestomathie (résumés des Chants cypriens et de la Prise d'Ilion)
- Pindare, Pythiques, XI, 17-37
- Eschyle, Agamemnon, v. 1035-1330
- Euripide, Les Troyennes, v. 294-461
- Lycophron, Alexandra
- Apollodore, Bibliothèque, III, 12, 5 ; Épitomé, V, 17-23
- Virgile, Énéide, II, 246-247 et 402-406
- Pausanias, Description de la Grèce, II, 16, 6 ; III, 19, 6
À lire aussi
Questions fréquentes
Pourquoi Apollon a-t-il maudit Cassandre ?
Parce qu'elle s'est dérobée après avoir accepté le marché. Dans l'Agamemnon d'Eschyle, Cassandre raconte qu'Apollon l'a aimée et qu'elle lui a promis de se donner à lui ; elle a reçu le don de prophétie, puis s'est refusée. Un dieu ne pouvant reprendre ce qu'il a donné, Apollon a ôté à ses prophéties le pouvoir de convaincre. Le pseudo-Apollodore rapporte la même version : elle voit juste, mais personne ne la croit.
Qu'est-ce que le syndrome de Cassandre ?
C'est une expression moderne qui désigne la situation de celui qui annonce un danger réel sans être écouté, ou la tendance à prédire le pire. Elle s'emploie aussi bien en psychologie que dans le débat public, à propos des crises financières ou climatiques. Le mythe en fournit le schéma exact : Cassandre ne se trompe jamais, et c'est justement pour cela que son sort est tragique.
Cassandre a-t-elle eu des enfants avec Agamemnon ?
Selon Pausanias, oui. Décrivant les tombeaux de Mycènes, il rapporte que Cassandre eut d'Agamemnon deux jumeaux, Télédamos et Pélops, qu'Égisthe égorgea avec leurs parents. Les autres sources n'en disent rien : chez Homère, Eschyle et Euripide, Cassandre est seulement la captive du roi, tuée avec lui par Clytemnestre à son arrivée.