Mythologie grecque · Héros & mortels
Pélops, l'ancêtre maudit des Atrides et le héros d'Olympie
En bref
Pélops est le fils de Tantale, servi en festin aux dieux puis rendu à la vie avec une épaule d'ivoire. Venu d'Asie Mineure, il gagne la main d'Hippodamie dans une course de chars truquée, donne son nom au Péloponnèse et lègue à ses descendants, les Atrides, la malédiction du cocher Myrtilos.
- royauté de Pisa et d'Élide
- course de chars et victoire athlétique
- fondation d'une lignée maudite
- l'épaule d'ivoire
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Pélops est le héros éponyme du Péloponnèse, fils de Tantale, époux d’Hippodamie et grand-père d’Agamemnon et de Ménélas. Deux récits le définissent, et tous deux tournent autour d’un corps démembré : celui de l’enfant servi en festin par son père, et celui d’Œnomaos mis en pièces dans la course de chars qu’il a lui-même exigée. De cette double violence sort une dynastie — et la malédiction qui la poursuivra jusqu’au procès d’Oreste.
Le festin de Tantale et le refus de Pindare
La version la plus connue est aussi celle qu’un grand poète a expressément refusé de raconter. Tantale, roi du mont Sipyle en Lydie, admis à la table des dieux, aurait voulu éprouver leur omniscience : il découpa son fils, le fit cuire et le servit au banquet. Tous reconnurent le plat, sauf Déméter qui, l’esprit occupé par la disparition de Perséphone, mangea distraitement la chair de l’épaule. Les dieux remirent les membres dans le chaudron, rendirent l’enfant à la vie, et remplacèrent la part manquante par une épaule d’ivoire.
Pindare, dans la première Olympique (476 av. J.-C.), interrompt son propre récit pour s’y opposer : il lui est impossible, dit-il, de traiter un dieu de mangeur d’homme. Sa version est tout autre : Poséidon, épris du jeune Pélops, l’enleva sur son char d’or vers l’Olympe, comme Zeus enlèvera Ganymède ; quand l’enfant disparut de chez lui, un voisin envieux inventa l’histoire du chaudron pour expliquer son absence (Olympiques, I, 23-53).
Ce désaveu est l’un des passages les plus clairs de la poésie grecque sur le travail du mythe. Pindare ne dit pas que l’histoire est fausse par manque de témoins : il dit qu’elle est indigne des dieux, et qu’un poète est en droit de la corriger.
D’Asie en Grèce
Chassé de Lydie — selon le pseudo-Apollodore, par Ilos, roi de Troie (Épitomé, II, 3) —, Pélops passe en Grèce avec ses trésors. Cette origine asiatique est constamment rappelée par les auteurs classiques. Hérodote met dans la bouche de Xerxès l’idée que « Pélops le Phrygien », un ancien sujet des rois de Perse, a conquis la terre qui porte son nom (VII, 8 et 11). Thucydide en donne une lecture rationalisante, sans merveilleux : Pélops arriva d’Asie avec de grandes richesses chez des populations pauvres, prit le pouvoir par l’argent, et finit par donner son nom au pays tout entier (I, 9).
Le témoignage d’Homère va dans le même sens sans raconter l’histoire : au chant II de l’Iliade, le sceptre qu’Agamemnon brandit devant l’armée a été forgé par Héphaïstos, donné par Zeus à Pélops, puis transmis d’Atrée à Thyeste et de Thyeste à Agamemnon (II, 100-108). Pour l’épopée, Pélops est déjà le point de départ d’une légitimité royale.
La course de chars
Œnomaos, roi de Pisa, ne voulait pas marier sa fille Hippodamie — soit par amour pour elle, soit à cause d’un oracle annonçant qu’il mourrait de la main de son gendre. Il imposait donc à chaque prétendant une course de chars : le jeune homme partait devant avec la jeune fille sur son char, le roi le poursuivait, et quand il le rattrapait il le tuait d’un coup de lance. Ses chevaux, don d’Arès, étaient plus rapides que le vent ; Pindare compte treize prétendants morts avant Pélops (Olympiques, I, 79).
Deux traditions expliquent la victoire. Chez Pindare, Pélops appelle de nuit Poséidon au bord de la mer et obtient de lui un char d’or et des chevaux infatigables : la victoire est pure. Dans la tradition la plus répandue, il achète Myrtilos, le cocher du roi, en lui promettant la moitié du royaume et la première nuit avec Hippodamie ; Myrtilos retire les goupilles de bronze de l’essieu et les remplace par des chevilles de cire. En pleine course, la roue se déchausse, Œnomaos est traîné par ses chevaux et meurt.
Puis vient la faute décisive. Plutôt que de payer, Pélops jette Myrtilos à la mer — celle qui portera son nom, la mer de Myrto — et le cocher, en tombant, maudit sa maison (Apollodore, Épitomé, II, 6-8). Tout ce qui arrive ensuite aux Atrides, l’inimitié d’Atrée et de Thyeste, le festin des enfants, le meurtre d’Agamemnon au bain et le matricide d’Oreste, se lit dans les tragédies comme le déploiement de cette malédiction. Euripide fait remonter explicitement le malheur d’Oreste à « l’antique fureur des Tantalides » (Oreste, 988-1012).
Le héros d’Olympie
Pélops n’est pas seulement un personnage de récit : c’est l’un des héros les mieux installés dans un sanctuaire réel. Au cœur de l’Altis d’Olympie s’élevait le Pélopion, enclos consacré où l’on montrait sa tombe. Pausanias décrit le rituel : les magistrats élégiens y sacrifiaient chaque année un bélier noir, la victime était offerte dans une fosse, et celui qui mangeait de cette chair ne pouvait pas entrer dans le temple de Zeus avant de s’être lavé (V, 13, 1-3).
Pausanias raconte aussi le sort de l’omoplate. L’os de Pélops, conservé à Olympie, aurait été apporté de Lydie pendant la guerre de Troie sur l’ordre d’un oracle, puis perdu en mer au retour ; longtemps après, un pêcheur d’Érétrie le remonta dans son filet, consulta Delphes, et les Éléens le récupérèrent contre une charge héréditaire de gardien confiée à sa famille. À l’époque de Pausanias, l’os avait disparu (V, 13, 4-6). Le récit est un excellent témoin de la manière dont une cité grecque construisait et entretenait une relique héroïque.
Le fronton oriental du temple de Zeus à Olympie représentait enfin le moment qui précède la course : Zeus au centre, Œnomaos et Pélops de part et d’autre avec leurs attelages, les figures immobiles avant le départ (Pausanias, V, 10, 6-7). Les Grecs plaçaient donc, à l’entrée du plus grand sanctuaire panhellénique, l’image d’une compétition gagnée — selon la version qu’on adoptait — par la faveur d’un dieu ou par la corruption d’un serviteur.
Une descendance qui porte la faute
Les enfants de Pélops et d’Hippodamie forment la charnière de plusieurs cycles : Atrée et Thyeste, dont la querelle donnera les Atrides de Mycènes ; Pitthée, roi de Trézène, dont la fille Éthra sera la mère de Thésée ; Nicippé, mère d’Eurysthée, le roi qui impose ses travaux à Héraclès.
Une tradition ajoute un fils né hors mariage, Chrysippe, que Laïos enleva alors qu’il était son hôte ; Pélops maudit le ravisseur, et cette malédiction explique dans plusieurs sources le destin d’Œdipe et la ruine de Thèbes. Chez Hygin, c’est Hippodamie elle-même qui pousse Atrée et Thyeste à tuer l’enfant, de peur qu’il n’hérite du royaume (Fables, 85). Ainsi le même personnage se trouve à l’origine de deux des plus grandes malédictions familiales de la mythologie grecque.
Portée
Pélops est un cas rare : un héros dont la fonction principale est d’être un commencement. Il ne sert pas à raconter un exploit mais à expliquer pourquoi une dynastie est condamnée, pourquoi une péninsule porte ce nom, et pourquoi le plus grand concours athlétique de la Grèce se tenait auprès de sa tombe. Sa légende articule donc trois choses que les Grecs tenaient ensemble : la généalogie, le territoire et le culte.
C’est aussi, avec la première Olympique, l’un des rares endroits où un auteur ancien dit à voix haute qu’il réécrit un mythe parce que la version reçue lui semble moralement inacceptable — un précédent que la critique moderne cite constamment.
Lectures complémentaires
Pour ses descendants directs et la suite de la malédiction, lire Agamemnon et Ménélas, puis Clytemnestre, Iphigénie, Électre et Oreste. Pour le dieu qui l’enlève et lui donne ses chevaux, voir Poséidon ; pour le ravisseur de Chrysippe et la malédiction thébaine, Laïos et Œdipe. Pour le héros que sa lignée donne à Athènes par Pitthée, lire Thésée.
Sources antiques
- Homère, Iliade, II, 100-108 (le sceptre transmis par Pélops)
- Pindare, Olympiques, I, 23-96
- Bacchylide, fr. 42 Snell-Maehler
- Hérodote, Histoires, VII, 8 et 11 ; VII, 159
- Thucydide, Histoire de la guerre du Péloponnèse, I, 9
- Euripide, Oreste, v. 988-1012 ; Iphigénie en Tauride, v. 1-2 et 823-826
- Apollodore, Épitomé, II, 3-10
- Pausanias, Description de la Grèce, V, 10, 6-7 ; V, 13, 1-7 ; VI, 20, 17-19 ; VI, 21, 9-11
- Hygin, Fables, 83-84
Questions fréquentes
Pourquoi Pélops a-t-il une épaule d'ivoire ?
Parce que son père Tantale l'aurait découpé et servi en ragoût aux dieux pour éprouver leur clairvoyance. Tous s'en aperçurent, sauf Déméter qui, absorbée par le deuil de Perséphone, mangea le morceau de l'épaule. Les dieux firent bouillir les membres pour rendre l'enfant à la vie et remplacèrent la part manquante par un morceau d'ivoire. Pindare rejette explicitement cette version et l'attribue à la médisance d'un voisin.
Comment Pélops gagne-t-il la course contre Œnomaos ?
Les sources se divisent. Pindare dit que Poséidon, son ancien amant, lui donna un char d'or et des chevaux infatigables, et refuse toute tricherie. La tradition la plus répandue, que suit le pseudo-Apollodore, veut au contraire qu'il ait corrompu Myrtilos, le cocher d'Œnomaos, en lui promettant la moitié du royaume et une nuit avec Hippodamie : Myrtilos remplaça les goupilles de l'essieu par des chevilles de cire, et le char du roi se disloqua en pleine course.
Pourquoi les Atrides sont-ils maudits ?
Parce que Pélops trahit son complice. Plutôt que de payer Myrtilos, il le précipita à la mer — d'où le nom de mer de Myrto — et le cocher, en tombant, maudit sa descendance. Cette malédiction explique la chaîne des crimes qui suit : la haine d'Atrée et de Thyeste, le festin des enfants servis, le meurtre d'Agamemnon et le matricide d'Oreste. Certaines sources ajoutent une seconde malédiction, celle de Laïos, dont Pélops avait perdu le fils Chrysippe.