Mythologie grecque · Héros & mortels

Pâris, prince de Troie : l'enfant exposé qui perdit sa cité

Pâris, fils de Priam : le rêve d'Hécube, l'enfance sur l'Ida, l'archer méprisé de l'Iliade, la flèche qui tue Achille et l'ultime refus d'Œnone.

Pâris, que la tradition grecque nomme aussi Alexandre, est le second fils de Priam et d’Hécube, et le personnage par qui Troie est perdue. Condamné avant sa naissance par un songe, sauvé par la pitié d’un bouvier, choisi comme arbitre par trois déesses puis amant de la plus belle des mortelles, il n’accomplit aucun exploit qui soit à lui — et pourtant chaque étape de la guerre de Troie découle de ses choix. C’est l’anti-héros le plus abouti de la poésie grecque.

Le rêve d’Hécube et l’enfant exposé

Le mythe commence avant lui. Enceinte de son second fils, la reine Hécube rêve qu’elle met au monde une torche enflammée dont le feu gagne toute la ville. Le songe est soumis aux devins : selon les versions, c’est Ésaque, fils aîné de Priam et interprète des rêves, ou Cassandre — mais toutes concluent de même, l’enfant détruira Troie (Apollodore, III, 12, 5 ; Euripide, Les Troyennes, v. 919-922).

Priam ordonne l’exposition. Le bouvier Agélaos, chargé de porter le nouveau-né sur le mont Ida, ne peut s’y résoudre tout à fait : il l’abandonne vivant. Cinq jours plus tard, il retrouve l’enfant nourri par une ourse et l’élève comme le sien.

Le récit obéit au schéma le plus régulier de la mythologie grecque, celui d’Œdipe ou de Persée : la prophétie ne s’accomplit que par les mesures prises pour l’empêcher. Si Priam avait gardé son fils au palais, l’épisode du mont Ida n’aurait pas eu lieu — et sans le bouvier isolé au milieu des troupeaux, aucune déesse ne serait venue lui demander un arbitrage.

Œnone, la première épouse

Avant Hélène, il y a Œnone, et cette partie du mythe, souvent escamotée, en est pourtant la clé morale.

Œnone est une nymphe de l’Ida, fille du fleuve Cébren, dotée par Apollon du don de guérir et par Rhéa de celui de prophétiser. Elle épouse le jeune bouvier, lui donne un fils, Corythos, et le prévient : s’il part pour la Grèce, il en reviendra blessé, et elle seule pourra le sauver (Apollodore, III, 12, 6 ; Parthénios, Passions amoureuses, 4).

Ovide lui consacre la cinquième des Héroïdes, une lettre où la nymphe rappelle les hêtres de l’Ida sur lesquels Pâris avait gravé leurs noms. Le procédé est romain, la donnée est grecque : dès l’archaïsme, Pâris est celui qui abandonne. Il quittera Œnone comme il violera l’hospitalité de Ménélas — la trahison n’est pas chez lui un accident, c’est un régime.

Le jugement : un arbitrage qui n’en est pas un

L’épisode qui fixe son destin tient en une scène : Éris jette une pomme d’or « à la plus belle » aux noces de Pélée et de Thétis, Héra, Athéna et Aphrodite la revendiquent, Zeus se récuse, et Hermès conduit les trois déesses au berger de l’Ida. Le déroulement complet, les offres rivales et leurs enjeux sont traités dans le récit du jugement de Pâris.

Ce qu’il faut retenir ici, du point de vue du personnage, c’est la nature de son choix. Héra offre la souveraineté sur l’Asie, Athéna la victoire au combat et l’intelligence : deux biens qui feraient de Pâris un roi et un guerrier, c’est-à-dire un héros conforme. Aphrodite offre une femme. Pâris prend la femme.

Homère ne raconte jamais la scène — il y fait une seule allusion, au dernier chant de l’Iliade, en évoquant « l’aveuglement funeste de Pâris, qui outragea les déesses venues dans son étable et loua celle qui lui donna la douloureuse démesure » (XXIV, 25-30). Le mot grec est makhlosunê : non pas l’amour, mais la luxure sans mesure. Le poème le plus ancien juge donc déjà Pâris, et il le juge sur le désir.

L’enlèvement d’Hélène : la faute contre l’hospitalité

Pâris se rend à Sparte, où Hélène est reine et Ménélas roi. Il est reçu neuf jours durant comme un hôte. Ménélas part alors pour la Crète, aux funérailles de son grand-père. Pâris embarque Hélène et une partie des trésors du palais.

Le point décisif n’est pas la séduction : c’est la xénia. Dans le monde homérique, l’hospitalité est un serment placé sous la protection de Zeus Xénios lui-même. Emmener la femme et les biens de celui qui vous a nourri sous son toit n’est pas une aventure amoureuse, c’est un sacrilège — et c’est ce sacrilège qui donne à la coalition grecque sa légitimité religieuse.

Les Anciens ont discuté sans fin de la responsabilité d’Hélène, jusqu’à la version d’Hérodote, qui rapporte des prêtres égyptiens une tradition rationalisée : la tempête aurait poussé le couple jusqu’à l’embouchure du Nil, où le roi Protée, scandalisé, aurait retenu Hélène et les trésors, renvoyant Pâris seul à Troie. Les Grecs auraient donc assiégé dix ans une ville qui n’avait pas ce qu’ils réclamaient, et n’auraient pas été crus quand les Troyens le juraient (II, 113-120). Hérodote ajoute son propre argument : si Troie avait détenu Hélène, Priam l’aurait rendue plutôt que de voir périr ses fils.

L’archer de l’Iliade

Dans le poème, Pâris occupe une position unique : il est le seul héros de premier plan dont l’excellence ne vaut rien au combat.

Le chant III le montre paradant en tête des Troyens, une peau de panthère sur les épaules, défiant les meilleurs des Achéens — puis reculant « comme un homme qui a vu un serpent » dès que Ménélas s’avance. Hector le reprend alors dans les termes les plus durs de l’épopée : Dyspâris, « Pâris de malheur », beau visage, coureur de femmes, « il vaudrait mieux que tu ne fusses jamais né ». Pâris accepte le reproche sans se fâcher — autre singularité : il n’a pas d’honneur à défendre.

Le duel a finalement lieu. Ménélas le renverse, le traîne par le casque, et Aphrodite doit briser la jugulaire et l’enlever dans un nuage pour le sauver. La déesse le dépose dans sa chambre parfumée, puis va chercher Hélène de force pour l’y conduire. La scène est humiliante et le poète ne l’adoucit pas.

Pâris n’est pourtant pas ridicule sur toute la ligne : il est l’un des meilleurs archers de Troie. C’est lui qui blesse Diomède au pied et Machaon, le médecin de l’armée grecque (XI, 369-395). Mais chaque fois qu’il touche, il touche de loin, à couvert, et le poème ne lui accorde jamais l’honneur d’un combat rapproché. Diomède, blessé, l’insulte précisément là-dessus : « archer, insulteur, fier de ta chevelure, guetteur de filles ». Homère construit ainsi une opposition explicite entre la lance et l’arc, entre Hector et son frère.

La flèche qui tue Achille

Le seul acte décisif de Pâris est post-homérique, et il est immense.

Les poèmes du Cycle — l’Éthiopide, résumée par Proclus — racontent qu’Achille, lancé à l’assaut des portes Scées, est abattu par une flèche de Pâris guidée par Apollon. L’Iliade l’annonce déjà par la bouche d’Hector mourant (XXII, 359-360). Le plus grand des guerriers grecs meurt donc de la main du plus méprisé des Troyens, à distance, par une arme que le code héroïque déprécie.

Cette ironie n’est pas un accident narratif : elle est le sens même du personnage. Pâris ne bat pas Achille, il l’annule. La supériorité héroïque n’est d’aucun secours contre la trajectoire d’une flèche.

La mort de Pâris et le refus d’Œnone

La Petite Iliade raconte la suite. Philoctète, ramené de Lemnos avec l’arc et les flèches empoisonnées d’Héraclès, blesse Pâris.

Le venin de l’Hydre ne pardonne pas, mais Pâris se souvient de la prophétie de sa première femme. Il se fait porter sur l’Ida, jusqu’à Œnone, et la supplie de le guérir. Elle refuse — sèchement, sans discours. Quintus de Smyrne développe la scène : la nymphe le renvoie mourir auprès d’Hélène, puisque c’est elle qu’il a choisie (X, 284-331).

Pâris redescend et meurt en chemin. Œnone, prise de remords, court derrière lui et le trouve déjà sur le bûcher ; elle s’y jette. C’est le seul moment où le personnage inspire autre chose que du mépris, et il est significatif que ce ne soit pas Hélène qui pleure sur lui : la femme qu’il a obtenue des dieux ne le suit pas dans la mort ; celle qu’il avait abandonnée, si.

Alexandros de Wilusa : une piste historique

Un dernier point mérite d’être signalé avec prudence, parce qu’il est souvent mal rapporté.

Les archives hittites de Hattusa conservent un traité conclu vers 1280 avant notre ère entre le roi Muwatalli II et un vassal nommé Alaksandu, souverain de la cité de Wilusa, en Anatolie occidentale. La plupart des hittitologues admettent aujourd’hui l’équivalence Wilusa = (W)ilios, c’est-à-dire Ilion, et rapprochent Alaksandu du grec Alexandros — deuxième nom de Pâris chez Homère.

Ce que cela prouve est limité, et il faut le dire nettement : non pas que le Pâris de la légende ait existé, mais qu’un nom de type Alexandros était porté par un dirigeant de la région de Troie plusieurs siècles avant les poèmes homériques. C’est un indice sur la profondeur de la matière troyenne, pas une confirmation du mythe. Il éclaire en revanche une anomalie du texte : Homère est le seul à donner deux noms à ce personnage, et le doublet trahit sans doute la rencontre de deux traditions.

Lectures complémentaires

Pour le récit détaillé de l’arbitrage qui décide de son destin, lire le jugement de Pâris, et pour le conflit qui en résulte, la guerre de Troie. Pour la femme qu’il enlève et la question, débattue dès l’Antiquité, de sa responsabilité, consulter la fiche d’Hélène de Troie. Pour le frère qui le méprise et meurt pour la cité qu’il a perdue, voir Hector ; pour ses parents, Priam et Hécube, dont le rêve ouvre toute l’histoire. Pour le héros qu’il abat d’une flèche, lire la fiche d’Achille, et pour la déesse qui le protège jusqu’à l’humiliation, celle d’Aphrodite.

Sources antiques

  • Homère, Iliade, III, 15-75 et 373-448 ; VI, 313-368 ; XI, 369-395 ; XXIV, 25-30
  • Proclus, Chrestomathie (résumés des Chants Cypriens, de l'Éthiopide et de la Petite Iliade)
  • Euripide, Les Troyennes, v. 919-944 ; Andromaque, v. 274-308
  • Apollodore, Bibliothèque, III, 12, 5-6 ; Épitomé, III, 1-5 ; V, 8
  • Hérodote, Histoires, II, 113-120
  • Ovide, Héroïdes, V (Œnone à Pâris) et XVI-XVII
  • Quintus de Smyrne, La Suite d'Homère, X, v. 253-489

À lire aussi

Questions fréquentes

Pourquoi Pâris a-t-il été abandonné à sa naissance ?

Parce qu'Hécube, enceinte, rêve qu'elle accouche d'une torche enflammée qui embrase Troie. Les devins — Ésaque ou Cassandre selon les sources — interprètent le songe comme l'annonce de la ruine de la cité. Priam ordonne d'exposer l'enfant sur le mont Ida, mais le bouvier chargé de l'exécution le laisse vivre. Le mythe suit ici un schéma grec classique : la prophétie ne s'accomplit que parce qu'on a tenté de l'éviter.

Pourquoi Pâris est-il méprisé dans l'Iliade ?

Parce qu'il combat à l'arc. Dans le code héroïque homérique, l'archer frappe de loin, sans exposer son corps ; Diomède le traite de « tireur, faiseur d'insultes, joli bouclé, coureur de filles ». Hector lui-même l'appelle Dyspâris, « Pâris de malheur », et lui reproche d'avoir la beauté sans la valeur. Pâris est le seul grand personnage de l'épopée dont l'excellence — sa beauté — ne sert à rien sur un champ de bataille.

Comment meurt Pâris ?

Après avoir tué Achille d'une flèche guidée par Apollon, il est lui-même blessé par une flèche de Philoctète, tirée de l'arc empoisonné d'Héraclès. Mourant, il se fait porter sur le mont Ida auprès d'Œnone, la nymphe qu'il avait épousée puis abandonnée et qui seule pouvait le guérir. Elle refuse. Quand elle se ravise, il est mort ; elle se donne alors la mort à son tour.