Mythologie grecque · Mort et au-delà

La mort d'Achille : la flèche de Pâris et le talon fatal

En bref

Achille meurt devant les portes Scées de Troie, peu après avoir tué Hector, frappé par une flèche de Pâris guidée par Apollon. L'Iliade annonce cette mort sans la raconter. Le talon vulnérable, trempé par Thétis dans le Styx, n'apparaît que tardivement, chez Stace au Ier siècle ; avant lui, la flèche touche simplement la cheville ou le héros meurt de la main du dieu.

Achille meurt devant les portes Scées de Troie, dans la dixième année de la guerre, peu après avoir tué Hector : une flèche tirée par Pâris et guidée par Apollon le frappe à la cheville, selon la version la plus répandue. L’Iliade n’en fait pas le récit, mais l’annonce à plusieurs reprises ; on connaît la scène par le résumé d’une épopée perdue, l’Éthiopide, par l’Odyssée, qui décrit les funérailles, et par les mythographes. Le fameux talon d’Achille, trempé dans le Styx par sa mère Thétis, est une addition tardive, attestée pour la première fois au Ier siècle chez le poète latin Stace.

Une mort annoncée depuis la naissance

La mort d’Achille est inscrite dans son destin. Dans l’Iliade (IX, 410-416), il révèle à l’ambassade d’Agamemnon que sa mère lui a prédit deux sorts : rester devant Troie et y mourir avec une gloire impérissable, ou rentrer chez lui et vivre longtemps sans renommée. Il a choisi le premier.

Le poème multiplie ensuite les avertissements. Quand Achille décide de venger Patrocle, Thétis lui rappelle que sa propre mort suivra de près celle d’Hector (XVIII, 95-96). Son cheval Xanthos, doué de parole par Héra, lui prédit qu’il sera abattu « par un dieu et par un homme » (XIX, 416-417). Achille lui-même se souvient que sa mère lui a annoncé qu’il périrait sous les murs de Troie par les flèches d’Apollon (XXI, 277-278). Enfin, Hector mourant précise le lieu et les meurtriers : ce sera « le jour où Pâris et Phoebus Apollon te feront périr, malgré ta valeur, devant les portes Scées » (XXII, 358-360).

L’Iliade s’arrête pourtant sur les funérailles d’Hector. La mort d’Achille, qu’elle prépare de chant en chant, reste hors du poème.

Penthésilée et Memnon : les derniers combats

La suite était racontée dans l’Éthiopide, épopée du Cycle troyen attribuée à Arctinos de Milet, dont il ne reste qu’un résumé de Proclos. Deux nouveaux alliés viennent au secours de Troie après la mort d’Hector.

Penthésilée, reine des Amazones et fille d’Arès, arrive la première. Achille la tue au combat. La tradition ajoute qu’il s’éprend d’elle au moment où elle meurt ; Thersite, le soldat insolent de l’Iliade, l’en raille, et Achille l’abat d’un coup de poing. Il doit aller à Lesbos se faire purifier de ce meurtre.

Memnon, roi des Éthiopiens et fils d’Éos, l’Aurore, vient ensuite, revêtu d’une armure forgée par Héphaïstos comme celle d’Achille. Il tue Antiloque, le fils de Nestor, l’ami le plus proche d’Achille depuis Patrocle. Achille le venge et tue Memnon. Éos obtient de Zeus l’immortalité pour son fils ; les poètes plus tardifs voient dans la rosée du matin les larmes qu’elle verse sur lui. Le parallèle avec l’Iliade est frappant : un ami tué, une vengeance, un fils de déesse, et une mort qui suit de près.

Aux portes Scées : la flèche de Pâris

Après Memnon, Achille met les Troyens en déroute et les poursuit jusque dans la ville. C’est là, aux portes Scées, que Pâris et Apollon l’abattent. La scène réunit les deux meurtriers annoncés par Hector : un mortel et un dieu.

Les sources varient sur leur part respective.

  • L’Éthiopide, selon Proclos, dit seulement qu’Achille est tué « par Pâris et Apollon ».
  • Apollodore (Épitomé, V, 3) précise qu’il est frappé « à la cheville » (sphuron) par Alexandre (Pâris) et Apollon.
  • Virgile (Énéide, VI, 56-58) et Ovide (Métamorphoses, XII, 580-619) font d’Apollon le guide de la flèche de Pâris. Chez Ovide, c’est Neptune, furieux qu’Achille ait tué son fils Cycnos, qui demande à Apollon de l’abattre ; Apollon, caché dans un nuage, désigne la cible à l’archer.
  • Hygin (Fables, 107) dit qu’Apollon, irrité, prit l’apparence de Pâris et frappa lui-même le talon, « que l’on dit avoir été mortel ».
  • Quintus de Smyrne (Suite d’Homère, III) laisse Apollon tirer seul, d’une flèche à la cheville ; Achille blessé arrache le trait, défie le dieu et tue encore plusieurs Troyens avant de s’effondrer.

L’ironie est voulue. Le meilleur guerrier achéen ne tombe pas sous un égal mais sous Pâris, l’archer que l’Iliade présente comme un séducteur peu courageux, et sous un dieu qui le hait depuis qu’il a tué Hector et profané son corps.

Le talon d’Achille : une invention tardive

Le motif du talon, aujourd’hui inséparable du héros, est absent d’Homère. Dans l’Iliade (XXI, 166-167), Achille est même blessé au bras par la lance d’Astéropée : il n’a rien d’invulnérable. Ses armes divines, forgées par Héphaïstos, le protègent mieux que sa peau.

Deux traditions distinctes cherchent pourtant à expliquer sa résistance.

  • Le feu. Chez Apollonios de Rhodes (Argonautiques, IV, 869-879) et Apollodore (Bibliothèque, III, 13, 6), Thétis passe chaque nuit l’enfant dans le feu pour consumer sa part mortelle et l’oint d’ambroisie le jour. Pélée la surprend et crie ; elle abandonne le rituel et quitte la maison. L’immortalité reste inachevée.
  • Le Styx. Stace, dans son Achilléide (I, 133-134 et 268-270), est le premier texte conservé où Thétis plonge son fils dans les eaux du Styx. Le talon par lequel elle le tient ne s’y mouille pas, ce qui en fait le seul point vulnérable.

L’image d’une flèche à la cheville est pourtant plus ancienne que Stace : Apollodore et plusieurs représentations archaïques montrent Achille blessé au pied. Le talon est devenu le point faible par excellence, au point que l’anatomiste flamand Philippe Verheyen a donné en 1693 le nom de tendon d’Achille (chorda Achillis) au tendon qui relie le mollet au talon.

Le combat pour le corps

Achille tombé, les deux armées se battent pour son cadavre. Dans l’Odyssée (XXIV, 36-42), l’ombre d’Agamemnon rappelle que le combat dura toute la journée, et que seul un orage envoyé par Zeus y mit fin. L’Éthiopide précise le partage des rôles : Ajax, le colosse, charge le corps sur ses épaules et l’emporte vers les navires, tandis qu’Ulysse retient les Troyens. Cette image d’Ajax portant Achille est l’une des scènes les plus anciennes de la céramique grecque : elle orne déjà les anses du vase François, vers 570 av. J.-C.

Le souvenir de cette journée hante les survivants. Au chant V de l’Odyssée (308-310), pris dans la tempête, Ulysse regrette de n’être pas mort ce jour-là, quand les Troyens jetaient sur lui leurs lances autour du corps d’Achille : il aurait eu des funérailles et de la gloire.

Les funérailles d’Achille

L’Odyssée (XXIV, 43-94) décrit des funérailles hors du commun. Thétis surgit de la mer avec les Néréides, dont la clameur terrifie l’armée. Les neuf Muses chantent le thrène à tour de rôle. Pendant dix-sept jours, dieux et mortels pleurent le héros ; le dix-huitième, on le brûle. Ses os sont recueillis dans une amphore d’or, don de Dionysos et œuvre d’Héphaïstos, et mêlés à ceux de Patrocle. Les Achéens élèvent un grand tumulus sur un promontoire de l’Hellespont, visible de loin en mer, et Thétis organise des jeux funèbres.

Les armes d’Achille et le suicide d’Ajax

La mort d’Achille en provoque une autre. Ses armes, forgées par Héphaïstos, doivent revenir au plus valeureux des Achéens. Ajax et Ulysse se les disputent. Selon la Petite Iliade, elles sont attribuées à Ulysse ; dans d’autres versions, on interroge des prisonniers troyens, ou l’on surprend la conversation de jeunes Troyennes. Humilié, Ajax devient fou, massacre des troupeaux qu’il prend pour les chefs grecs, puis se donne la mort. Sophocle en a fait le sujet de son Ajax. Dans l’Odyssée (XI, 543-567), son ombre refuse encore d’adresser la parole à Ulysse aux Enfers.

Ce que changent les sources antiques

  • Homère annonce la mort et raconte les funérailles, mais jamais la scène elle-même. Son Achille n’est pas invulnérable.
  • L’Éthiopide fixe l’enchaînement Penthésilée, Memnon, portes Scées, combat pour le corps, et ajoute un dénouement que l’Odyssée ignore : Thétis enlève son fils du bûcher et le transporte à l’île Blanche (Leukè).
  • Pindare (Olympiques, II, 79-80) place Achille dans les îles des Bienheureux, où Thétis l’a conduit après avoir fléchi Zeus. D’autres poètes, Ibycos et Simonide selon une scholie, lui donnent pour épouse Médée dans l’au-delà, ce que reprend Apollodore (Épitomé, V, 5).
  • Les récits troyens tardifs attribués à Dictys de Crète et à Darès le Phrygien rationalisent le mythe : Achille, épris de Polyxène, fille de Priam, est attiré dans le sanctuaire d’Apollon Thymbréen pour négocier un mariage et tué par traîtrise. Polyxène est ensuite sacrifiée sur son tombeau, épisode déjà présent dans le Sac d’Ilion et dans l’Hécube d’Euripide.

Ce que la mort d’Achille dit du héros

L’Odyssée offre un contrepoint saisissant. Au chant XI (488-491), Ulysse visite les Enfers et félicite Achille d’y régner sur les morts. Achille lui répond qu’il préférerait être le valet d’un paysan pauvre sur la terre plutôt que roi parmi les ombres. Le héros qui avait choisi la gloire contre la vie semble, une fois mort, regretter ce choix ; il se réjouit pourtant d’apprendre la vaillance de son fils Néoptolème.

La postérité a retenu les deux faces. Alexandre le Grand, qui se voulait un nouvel Achille, vint couronner son tombeau près de Troie en 334 av. J.-C. (Arrien, Anabase, I, 12, 1). Le culte d’Achille sur l’île Blanche, l’actuelle île aux Serpents en mer Noire, est encore décrit par Arrien au IIe siècle. Et l’expression « talon d’Achille » désigne dans toutes les langues européennes le seul point faible d’un être ou d’un système réputé invincible.

Lectures complémentaires

La vie du héros est retracée dans la fiche d’Achille, et sa mère, la Néréide qui tente de le rendre immortel, dans celle de Thétis. L’archer qui l’abat a sa propre fiche, Pâris, comme le dieu qui guide sa flèche, Apollon. Pour le contexte, lire le récit de la guerre de Troie, puis celui du cheval de Troie, qui s’ouvre justement sur l’impasse laissée par la mort d’Achille. Le duel d’Ajax et d’Ulysse pour les armes se prolonge dans les fiches d’Ajax et d’Ulysse, et la rencontre aux Enfers dans l’Odyssée. Le deuil d’Éos pour Memnon, l’autre fils de déesse tombé sous Troie, est raconté dans la fiche d’Éos.

Étapes du récit

  1. 01Achille sait qu'il mourra jeune sous les murs de Troie s'il y reste, et il a choisi la gloire
  2. 02Après Hector, il tue l'Amazone Penthésilée, puis Memnon, le fils de l'Aurore
  3. 03Il repousse les Troyens jusqu'aux portes Scées et tente d'entrer dans la ville
  4. 04Pâris tire une flèche qu'Apollon guide jusqu'à lui ; Achille tombe
  5. 05Ajax emporte le corps pendant qu'Ulysse retient les Troyens
  6. 06Thétis, les Néréides et les Muses pleurent Achille dix-sept jours ; ses cendres rejoignent celles de Patrocle
  7. 07Ajax et Ulysse se disputent ses armes ; Ajax, vaincu, se tue
  8. 08Selon les traditions, Achille est emmené par sa mère à l'île Blanche ou dans les îles des Bienheureux

Sources antiques

  • Homère, Iliade, IX, 410-416 ; XVIII, 95-96 ; XIX, 416-417 ; XXI, 277-278 ; XXII, 358-360
  • Homère, Odyssée, V, 308-310 ; XI, 467-540 ; XXIV, 36-94
  • Éthiopide (Cycle épique), résumé de Proclos, Chrestomathie
  • Pindare, Olympiques, II, 79-80
  • Apollodore, Bibliothèque, III, 13, 6 ; Épitomé, V, 1-7
  • Ovide, Métamorphoses, XII, 580-619
  • Stace, Achilléide, I, 133-134
  • Hygin, Fables, 107
  • Quintus de Smyrne, Suite d'Homère, III

À lire aussi

Questions fréquentes

Qui a tué Achille ?

Pâris et Apollon ensemble, dans la version la plus ancienne et la plus courante : Hector mourant l'annonce dans l'Iliade, et l'Éthiopide le raconte. Selon les auteurs, Apollon guide la flèche de Pâris (Virgile, Ovide), prend l'apparence de Pâris pour tirer lui-même (Hygin) ou frappe seul (Quintus de Smyrne). Les récits troyens tardifs de Dictys et Darès font tomber Achille dans un guet-apens tendu par Pâris.

Pourquoi Achille n'était-il vulnérable qu'au talon ?

Selon la tradition popularisée par Stace (Achilléide, Ier siècle), Thétis trempa son fils nouveau-né dans le Styx pour le rendre invulnérable, en le tenant par le talon, qui resta sec. Homère ne connaît pas ce motif : son Achille est blessé au bras dans l'Iliade (XXI, 166-167). Une autre tradition, chez Apollonios de Rhodes et Apollodore, fait passer l'enfant dans le feu, rite interrompu par Pélée.

Où est le tombeau d'Achille ?

L'Odyssée le situe sur un promontoire dominant l'Hellespont, où ses cendres reposent avec celles de Patrocle dans une amphore d'or. Les Anciens le montraient au cap Sigée, près de Troie : Alexandre le Grand y rendit hommage en 334 av. J.-C. selon Arrien et Plutarque. Un culte d'Achille existait aussi sur l'île Blanche (Leukè), dans la mer Noire.